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samedi 20 mai 2017

L'Ecole en panne



L’école ne réussit pas à instruire les élèves. Les ministres se succèdent, ainsi que les réformes et autres refondations qui nous annoncent le bout du tunnel ; néanmoins, rien ne change. Serait-ce une malédiction qui s’attarderait sur l’Éducation Nationale depuis plusieurs décennies ?

Voici, depuis la base, une première remarque, issue de mes années de pratique enseignante, de mes questionnements et de mes observations de terrain. C’est un point de vue personnel, non exhaustif. D’autres viendront dans les prochains posts.

En toutes choses, il faut commencer par les objectifs[1]. C’est ce que l’on apprenait autrefois aux enseignants. Quel est l’objectif de votre leçon ? Ici, il s’agit de l’objectif de l’École. De manière insidieuse, cet objectif a changé au fil du temps. On est passé de l’instruction à l’éducation et à l’épanouissement personnel de l’élève. Je sais bien que cette mutation a eu lieu en réaction à l’enseignement traditionnel magistral qui, certes, avait ses limites. On a décrété que l’enseignement traditionnel, centré sur l’instruction, était trop dur dans ses formes, trop rigoureux, trop sévère, trop exigeant dans ses contenus. En conséquence, on s’est imaginé, par un raisonnement simpliste, qu’en modérant l’instruction, en la faisant passer au second plan et en misant sur le bien-être de l’enfant, les choses changeraient, tout en collant à l’esprit du temps. Ce faisant, on a jeté le bébé avec l’eau du bain.Par conséquent, nous avons aujourd’hui une école qui, sans le revendiquer, a relégué l’instruction au second plan, selon le principe erroné qu’instruire empêcherait l’épanouissement de l’enfant et la formation du futur citoyen. Il n’est qu’à regarder pour s’en convaincre, le projet d’évaluation des enseignants, que la précédente ministre souhaitait mettre en œuvre ; la grille d’évaluation des enseignants, qui contient 11 items, donne une idée du changement de cap des objectifs de l’École et par conséquent de la nouvelle nature du métier d’enseignant.
Voilà une école qui n’est pas à une contradiction près : elle dénigre l’instruction, mais fait croire aux parents que leurs enfants ont un bon niveau, par le principe novateur de l’évaluation bienveillante ; et bien entendu, se lamente sur les piètres résultats aux évaluations internationales car ils donnent à voir l’étendue des dégâts. Voilà une école qui s’entête dans ses principes et qui refuse encore et encore de tenir compte du réel.  Il serait temps que soient clairement définis les buts principaux et secondaires de l’École en y associant la liste exhaustive des moyens permettant de les atteindre.

Personnellement, je pense que l’École publique doit former un citoyen éclairé et cela passe par une solide instruction. L’esprit critique et l’aptitude à raisonner ne s’acquièrent qu’à partir d’un contenu. Sinon, il s’agit de « formatage » des esprits et d’endoctrinement. L’instruction, ou but secondaire, s’acquiert grâce à des méthodes d’enseignement dont l’efficacité est avérée : les méthodes pédagogiques doivent s’appuyer sur des données probantes et tangibles et non sur des hypothèses ou, pire encore, sur des principes idéologiques. Tout comme un médecin s’appuie sur les données scientifiques pour choisir la thérapie la mieux appropriée, l’enseignant devrait choisir la méthode pédagogique la plus efficace pour instruire ses élèves. Cela sous-entend bien sûr qu’il en ait une bonne connaissance et nous renvoie à la question de la formation initiale et continue. Sur cette comparaison médicale, on pourra lire l’excellent texte de Diane Ravitch qui, sur le mode humoristique, expose la triste réalité des choses. 



mardi 21 mars 2017

Rétablir l'autorité à l'école




Et voici que l’on reparle de l’autorité à l’école. Campagne présidentielle oblige. On nous dit « il faut rétablir l’autorité dans les écoles ». La mesure phare étant le port de l’uniforme ou plutôt d’une « tenue vestimentaire spécifique ». Comme si cette seule mesure pouvait venir à bout des problèmes de gestion des classes et des comportements. Rétablir l’autorité perdue des enseignants signifierait mettre à plat tout ce qui a contribué à sa disparition. 

L’autorité est une condition de base pour un enseignement efficace. Son absence donne des classes dans lesquelles les apprentissages ne se font pas et dans lesquelles les élèves ne sont pas en sécurité. C’est un fait avéré : l’enseignant, s’il veut être le garant des apprentissages doit faire preuve d’autorité.Malheureusement, ce mot a très mauvaise presse dans le milieu enseignant, comme dans la société en général. Il est compris, à tort, comme le synonyme d’autoritarisme. La pire insulte qu’on puisse faire à un enseignant est de le traiter d’autoritaire, cela est bien pire que de l’accuser de ne pas parvenir à instruire les élèves. Voici le résultat de plusieurs décennies d’une formation ayant passé la question sous silence, d’une hiérarchie ayant tout fait pour saper cette autorité, qu’il s’agisse d’autorité professionnelle ou morale. Néanmoins, on n’est pas à une contradiction près dans l’Éducation Nationale, et, régulièrement, on entend certains déplorer ce manque d’autorité dans les classes. Et l’on déclare qu’il faut la rétablir. Malheureusement, l’autorité ne s’ordonne pas, elle est le fruit de circonstances, qui, pour l’instant font défaut.

Mais, de quoi parle-t-on au juste ?
L’autorité se décline sous plusieurs formes. On se rendra compte en les examinant, que l’enseignant porte aussi une part de responsabilité dans sa disparition. On peut se reporter sur la question à l’ouvrage de Jean-Claude Richoz, Gestion de classes et d'élèves difficiles.

L’autorité de statut
C’est une autorité de droit, conférée par le pouvoir légal d’exercer une fonction. Elle est attribuée par le diplôme d’enseignement. C’est elle qui permet d’avoir des exigences, de les faire respecter en sanctionnant au besoin les transgressions. C’est aussi un devoir et une responsabilité.Ce type d’autorité pose problème aux enseignants qui refusent de se voir dans une position hiérarchique par rapport à leurs élèves. Ce faisant, ils confondent autorité et autoritarisme (abus d’autorité) et redoutent que ce statut les conduise à ne plus être aimés ou appréciés de leurs élèves. Cette responsabilité exige que l’enseignant se pose de manière convaincue en place hiérarchique car il a la responsabilité de faire respecter les règles de fonctionnement de la classe, il est garant de l’ordre et de la sécurité. L’idée de hiérarchie ne signifie pas, contrairement à une idée reçue très simpliste, que l’enseignant considère les élèves comme des êtres inférieurs ou des subalternes, c’est simplement une définition des rôles de chacun. Cela est en complète opposition avec les positions de l’éducation « nouvelle » qui place l’enfant comme un partenaire de même niveau que l’adulte.
L’autorité de statut s’exerce en s’appuyant uniquement sur la loi. On peut la comparer à celle de l’arbitre de football. Elle ne devrait pas être optionnelle pour l’enseignant, elle fait partie intégrante de la tâche d’enseignement et doit être assumée par tous. Elle n’est absolument pas dégradante ni humiliante pour l’élève, dès lors que les places de chacun sont clairement expliquées. Pour prendre un exemple, lorsque je vais chez le médecin, son autorité de statut me rassure et je ne me sens nullement humiliée de savoir qu’il a un pouvoir médical et professionnel sur moi qui suis une patiente en attente de soins. 

L’autorité de compétence
Il s’agit de l’expertise professionnelle possédée par une personne dans un domaine du savoir. Pour l’enseignant, les deux piliers en sont la maîtrise des contenus à enseigner et le savoir pédagogique. Elle facilite l’acceptation de l’autorité de statut. Elle est aujourd’hui régulièrement remise en question par les parents d’élèves qui s’ingèrent dans un domaine pour lequel ils n’ont aucune expertise : celui de la pédagogie. Cette ingérence leur est permise depuis qu’ils sont statutairement considérés comme des égaux dans la mission éducative, depuis qu’ils font partie des Conseils d’écoles, et que leur avis compte autant que celui de l’enseignant y compris sur les sujets relevant de la seule compétence professionnelle. Ce déni de l’autorité de compétence est un frein supplémentaire à l’efficacité de l’enseignement.

L’autorité relationnelle
Appelée aussi autorité personnelle, elle émane de la personne. C’est l’influence que peut avoir une personne par sa présence, ses qualités relationnelles, son aptitude à convaincre, à rassembler. Contrairement à une croyance, elle n’est pas innée mais s’acquiert par le travail et l’éducation. Elle s’accompagne de respect, d’empathie, d’écoute, de considération positive qui en font une véritable autorité éducative. Elle consiste à développer une présence, à mieux communiquer verbalement et non verbalement, à entrer en relation individuelle avec les élèves.
Dans ce type d’autorité l’enseignant ne doit pas oublier que le but est avant tout éducatif, et non narcissique. La limite est parfois ténue entre ce type d’autorité, et le désir d’utiliser son ascendant pour être aimé ou pour formater les esprits. 

L’autorité intérieure
C’est une autorité plus intime, acquise par une personne sur son ego et sa personnalité. C’est une maîtrise de soi qui permet de se contrôler quand par exemple des situations de classe posent problème ou que surviennent des sentiments comme la colère, la peur, l’irritabilité, le besoin de pouvoir, l’envie de plaire, le besoin d’être aimé. On comprendra toute l’importance de cette forme d’autorité. L’enseignant, même débutant, doit rester maître de lui-même, établir le recul nécessaire afin de ne pas succomber aux réactions spontanées qui ne sont pas forcément réfléchies et efficaces. En tant que maître à bord de la classe, l’enseignant doit garder le contrôle, sans quoi il ne sera ni crédible, ni sécurisant auprès des élèves. Cela est un principe de base du professionnalisme.

L’autorité sociale
Un autre aspect est présent également dans l’autorité, celui du statut de l’enseignant dans la société. Il s’est notoirement dégradé lors des dernières décennies. L’une des raisons en est le salaire. On est bien obligé de reconnaître que le statut d’une profession est très lié à son salaire. Or en France, les enseignants sont sous-payés par rapport aux autres pays européens. Cela contribue à expliquer l’attitude de nombre de parents d’élèves qui n’ont plus aucun respect pour cette profession et qui trop souvent en viennent même à la violence quand l’enseignant ne va pas dans leur sens. 

On comprendra donc que toutes ces composantes complémentaires de l’autorité sont nécessaires pour établir en classe un climat propice aux apprentissages et un environnement sûr, autant pour les élèves que pour le professionnel. Elles doivent toutes être présentes, il suffit que l’une d’elles soit défaillante pour saper la tâche de l’enseignant. Or, si l’autorité intérieure et l’autorité relationnelle relèvent de l’enseignant lui-même (à condition qu’il y ait été éduqué et formé) les autres dépendent pour beaucoup de conditions externes : le rôle que l’on donne à l’enseignant, l’ingérence d’autres personnes dans ses décisions et ses choix, la place et l’image qu’il a aujourd’hui dans la société. Par conséquent, les décideurs politiques auraient, s’ils le désiraient, la possibilité d’agir pour que soit rétablie l’autorité à l’école. Par la formation des enseignants, par la redéfinition des buts et des moyens de l’école et par le bannissement de tout ce qui actuellement fait obstacle à cette autorité. Cela entraînerait de grands bouleversements, peu compatibles avec les mentalités actuelles, et c’est sans doute pourquoi les responsables éducatifs manquent de ce courage.

Voir aussi sur la question Teacher's authority (Anthony Radice)  
Gestion de classes et d'élèves difficiles, J.C.Richoz








vendredi 17 mars 2017

L’École dans la campagne électorale



Campagne présidentielle oblige, chaque candidat se penche sur l’École. En consultant les programmes des principaux candidats [1], je ne constate rien de nouveau sous le soleil. Si on poussait la naïveté jusqu’à y croire, on pourrait imaginer des lendemains éducatifs qui chantent et une école désormais efficace. Mais malheureusement, le mot efficacité ne s’affiche pas vraiment en titre de programme. Toujours les mêmes antiennes,  en voilà quelques-unes, pêle-mêle, je vous laisse déterminer si elles sont de droite, de gauche, du milieu ou d’une autre planète. 

Les apprentissages fondamentaux, l’épanouissement de l’élève, les uniformes (appelés aussi, dans un souci de ne pas heurter, « tenues vestimentaires spécifiques ») , le combat pour le primaire, la baisse des effectifs dans les classes difficiles, la scolarité obligatoire à 5 ans, à 3 ans, la mixité sociale dans les écoles, la laïcité, le boulier pour le calcul, le numérique, les stages de remise à niveau, le rétablissement du redoublement, l’examen de passage en 6ème , l’augmentation des salaires, le recrutement de 60 000 enseignants, l’abandon du socle commun, le rétablissement de l’autorité des enseignants, encore plus de parents dans l’école, retour de la pédagogie classique et éprouvée, le lever du drapeau dans les écoles qui le désirent, de l’argent public pour l’école publique, la politesse et le vouvoiement, l’abrogation de  la réforme du collège, la priorité à l’éducation artistique, la suppression des ELCO, les devoirs pendant le temps scolaire…

Même si certains candidats ont fait un effort de présentation, on sent bien l’absence de structuration et d’articulation des idées. Il s’agit d’énumérer des actions ou des intentions, de préférence à fort impact dans l’imaginaire collectif (ex : les uniformes, le numérique) afin d’attirer le chaland. Ainsi, certains annoncent qu’il faut restaurer l’autorité de l’enseignant. Mais aucun n’explique comment il va s’y prendre, ni les raisons de cette perte d’autorité ; ce n’est pas en permettant ou en obligeant le port de l’uniforme que l’autorité de l’enseignant sera restaurée. Autre exemple, il faut plus de parents dans l’école. Sans expliquer pourquoi cette mesure (déjà en œuvre depuis très longtemps) permettrait une amélioration des résultats.  En aucune manière, il n’est question d’ouvrir les yeux sur les causes de l’échec de l’École et d’y apporter une réponse basée sur des données tangibles. 

Voyons ce qui concerne les apprentissages à proprement parler.
Beaucoup parlent des apprentissages fondamentaux ; cela fait des années que l’on nous proclame le retour aux fondamentaux. Or, depuis le temps, aucun progrès sur le niveau des élèves, justement dans ces matières fondamentales (comme dans les autres d’ailleurs). Pourquoi ? Cela ne vient à l’idée de personne qu’il faudrait se pencher sur les méthodes de transmission de ces fondamentaux. Pourtant certains sont bien critiques à l’égard des gouvernants précédents. 

Un seul candidat évoque un changement pédagogique par le retour à une « pédagogie classique et aux pédagogies éprouvées ». Mais, qu’est-ce que la pédagogie classique ? Sans doute la façon de faire d’antan. Que sont les pédagogies éprouvées ? S’agirait-il des pratiques basées sur les données probantes ? Nous n’en saurons pas plus. Le même, propose la méthode de lecture alpha syllabique pour la lecture ce qui est une bonne chose en soi Puis, dans la lancée, le boulier est élevé au rang de méthode pédagogique pour le calcul. Je note par ailleurs que les mathématiques disparaissent au profit de l’arithmétique seule. Il y a chez un autre candidat également une proposition pédagogique, celle de la différenciation et de l’individualisation. Alors que la recherche montre que cela n’est en rien efficace. 

Certains proposent l’augmentation du temps d’enseignement consacré à ces fondamentaux. Or, sans une méthode efficace pour les transmettre, l’enseignant pourrait passer toutes les heures de la semaine sur la question, il n’y parviendra pas mieux. De la même manière, la baisse des effectifs dans les classes difficiles, est certes plus confortable pour les élèves comme pour l’enseignant, mais si elle ne s’accompagne pas d’une méthode pédagogique dont l’efficacité est avérée, elle n’améliorera pas les résultats de manière tangible. La recherche l’a également démontré.Quant aux outils pédagogiques proposés, on trouve parmi eux l’incontournable numérique avec son aura de panacée, ainsi que le boulier. 

Tous partis confondus, tout se passe comme s’il n’y avait pas eu de réflexion de fond sur l’échec de l’école. Un seul candidat évoque la mainmise des pédagogistes sur l’école actuelle ; mais pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom et ne pas citer nommément le courant constructiviste afin de centrer le débat sur les pratiques pédagogiques.

Puisque tous disent se soucier de formation, pourquoi ne pas introduire dans la formation toutes les méthodes pédagogiques, surtout celles qui sont répertoriées comme efficaces et n’y figurent toujours pas aujourd’hui de manière incontournable. Pourquoi ne pas former aux méthodes de gestion de classe et de comportement efficaces, déjà expérimentées et efficaces aussi. Bref, pourquoi ne pas introduire les données probantes en éducation, ce serait une proposition révolutionnaire et propre à améliorer véritablement les choses.

Non, au lieu de cela, on parle d’uniforme, de numérique, de mixité sociale et de mallette des parents d’élèves ! Tout se passe comme si la question éducative, tellement engluée dans un contexte idéologique, conduisait les responsables à prendre des décisions allant à l’encontre de l’efficacité, tout cela pour rester dans le courant dominant, tout cela pour passer pour des humanistes. Tout se passe comme si, les responsables ou futurs responsables n’étaient pas équipés pour raisonner honnêtement et intelligemment, avec pour seul objectif l’amélioration des résultats, sans avoir peur des bouleversements que cela pourrait produire dans la sphère éducative en place aujourd’hui.  

L’École est un sujet qui plaît aux politiques et ils adorent émailler leurs discours d'envolées lyriques du type, « la réussite de tous et l’épanouissement de chacun » ou « priorité au primaire », ou encore « pour une école plus juste ». Et surtout, ils sont rarement tenus pour responsables des échecs. Les enseignants suivent les consignes de la hiérarchie, et les parents d’élèves, pour une grande majorité, se contentent d’une école qui garde leurs enfants, les distrait et surtout leur fait croire qu’ils « ont acquis » les compétences nécessaires, ce qui se traduit par un magnifique smiley de couleur verte. Quant aux autres parents, ils court-circuitent le système public pour donner à leur enfants un enseignement efficace. C’est je crois, ce que font aussi les politiques dans leurs propres familles. 




[1] Dupont-Aignan, Fillon, Hamon, Macron, Mélenchon, Le Pen