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vendredi 2 décembre 2016

Quels objectifs pour l'Ecole ?



C’est un truisme que de dire que l’école élémentaire ne réussit pas. Mais essayons tout de même d’approfondir un peu. Quand on évalue un fait, c’est toujours par rapport à un objectif fixé au préalable. On parle d’efficacité ou de réussite quand les résultats obtenus coïncident avec les objectifs annoncés. Or, dans le débat sur l’école, il en va différemment. On déplore que les élèves soient peu instruits, peu cultivés, qu’ils éprouvent de grandes difficultés à manier leur langue, à calculer, à raisonner. Mais encore faudrait-il que cela soit le but premier de l’école supposée les former. Or, ce n’est plus le cas aujourd’hui. 

De manière insidieuse, l’école a modifié ses objectifs et ses priorités.  Avant même les années Jospin, l’État a décidé que le but essentiel de l’école n’était plus l’instruction ; officiellement, il s’agissait de former un citoyen éclairé, en utilisant d’autres moyens que l’instruction. Celle-ci passait en arrière-plan et le peu qu’il en restait, utilisait des moyens pédagogiques totalement inefficaces. Cela est arrivé sous couvert de valeurs humanistes que nul ne peut contester ; en effet, qui peut s’opposer à l’épanouissement personnel de l’enfant, au développement de l’estime de soi, présentés comme incompatibles avec une école qui instruirait sérieusement.   

La loi relative à l’éducation de 1975 cite dans son article 1 comme premier but de l’école « l’épanouissement de l’enfant ». La nouvelle politique pour l’école primaire exprimée dans le discours du ministre en 1990 renonce au « savoir encyclopédique minimal », autrefois fourni à l’école élémentaire, au prétexte que désormais tous les élèves entrent au collège ; dès lors, il s’agira seulement de les préparer à cette entrée, en leur fournissant des méthodes de travail et en ouvrant leur esprit. 26 ans plus tard, on constate que non seulement les élèves ont une culture déficiente lors de leur entrée au collège, mais qu’ils n’ont ni ouverture d’esprit, ni esprit critique, ni savoirs instrumentaux indispensables, pour reprendre une expression de l’époque. Par contre, on continue çà et là de déplorer cet état de fait, sans jamais évoquer la cause véritable. Si les élèves ne réussissent pas, on évoque plusieurs raisons : leur condition sociale, des enseignants n’appliquant pas scrupuleusement les méthodes préconisées, la dureté de l’école qui stigmatise les élèves et fait preuve de malveillance à leur égard, n'est pas assez ludique, une absence de collaboration avec les parents d’élèves, avec le monde du dehors, ou les collectivités locales…

Aujourd’hui, le nouveau projet d’évaluation des enseignants, que la ministre veut absolument faire passer avant la fin de l’année, en est une preuve supplémentaire.  Entre autres choses, la grille d’évaluation des enseignants, qui contient 11 items, donne une idée en quelques lignes du changement cardinal qui s’est opéré, dans les objectifs de l’École et par conséquent dans le rôle de l’enseignant. Cela signe la disparition de notre métier originel qui était d’enseigner et d’instruire les élèves. Le nouvel enseignant de la nouvelle école n’a plus pour occupation principale d’instruire ses élèves dans sa classe selon une méthode pédagogique choisie par lui. Il est contraint au travail d’équipe, il est soumis à diverses pressions aussi bien des parents d’élèves, de la hiérarchie ou des élus locaux. L’enseignant n’est pas évalué sur son aptitude à instruire efficacement les élèves mais sur diverses autres aptitudes éloignées de l’acte d’enseigner mais qui, dans l’avenir, seront celles de ce nouveau métier.

Nous sommes en campagne électorale et les débats sur l’enseignement sont un passage obligé pour tous les candidats. Cela est normal au vu de l’importance de la question et des budgets engagés par l’État. Comme chaque fois, chacun va focaliser sur un point : qui sur le retour à l’école de grand-papa, qui sur le numérique, qui sur plus d’innovation, qui sur l’ouverture au monde, qui sur l’uniforme, bref ce sera à nouveau un grand bazar plus ou moins heureusement agencé, un déballage d’éléments de langage que l’on répétera à l’envi dans lequel se mêleront détails censés marquer les esprits ou mantras humanistes. Mais ce n’est pas sur cela qu’un candidat doit disserter. Non, il doit expliquer ce que doit être l’institution École pour lui, à quoi elle doit servir, développer ses objectifs, généraux et particuliers et quels outils utiliser pour y parvenir. Cela ne semble pas un exercice très difficile si ses idées sont claires. L’École est-elle là pour développer l’estime de soi des enfants, les rendre heureux le temps qu’ils y restent, leur apprendre un métier, leur dire le vrai et le faux, le bien et le mal, lutter contre les injustices sociales ? Et si quelqu’un tout simplement décidait que l’École est là pour instruire les élèves efficacement ? Car l’instruction est la voie vers la liberté et l’autonomie du futur citoyen. Car elle est la voie royale vers le raisonnement et l’esprit critique ; elle est un rempart à toute manipulation, ce qui à l’époque que nous vivons n’est pas un luxe. Une enquête récente révèle que les collégiens n’ont pas l’esprit critique et font preuve d’une naïveté consternante prêtant crédit à tous les documents qui se présentent à eux.

Avant de débattre des méthodes pédagogiques, il faut débattre sur les ambitions et les conceptions de l’École. L’École actuelle a abandonné l’ambition d’une instruction efficace de tous les élèves. Alors peut-on lui reprocher de n’y point parvenir ? Toutefois, cela ne veut pas dire que l’École d’aujourd’hui réussit selon ses propres critères : elle échoue aussi dans le développement personnel, l’estime de soi, l’esprit critique, les comportements citoyens. Non seulement les élèves n’ont plus les connaissances et les habiletés nécessaires pour aborder la scolarité secondaire, mais ils n’ont aucun esprit critique, ont une mauvaise estime de soi, des comportements violents et les vertus citoyennes ne font guère partie de leurs univers.  

Les résultats du TIMSS 2016 pointent les énormes difficultés des élèves français en mathématiques et nous montrent l’urgence de remettre à plat les objectifs de l’école. Sans une véritable révolution de fond, qui réassignerait à l’école des objectifs d’instruction, il ne faut guère espérer d’amélioration des performances.  Cela ne sera possible que grâce à une forte volonté politique et le courage d’aller à contre-courant d’une pensée dominante malheureusement solidement enracinée dans les mentalités. Mais grâce aussi à l’aptitude si exceptionnelle aujourd’hui, de regarder la réalité en face et de tenir compte de toutes les données probantes permettant une amélioration des résultats. 


















mardi 29 novembre 2016

La pédagogie différenciée nuit aux élèves en difficultés. Anthony Radice



 Le billet qui suit est la traduction d'un texte d'Anthony Radice, publié sur son blog.

Différenciation pédagogique. Cela sonne bien. Cela est toujours présenté de telle sorte que quiconque s’y oppose passe pour un monstre insensible. En effet, qui refuserait d’optimiser les chances pour chaque enfant ? Qui refuserait un enseignement à la carte pour chaque élève, en fonction de ses besoins propres ? Si vous êtes hostiles à la pédagogie différenciée, vous êtes taxé de personnage autoritaire détestant les enfants ou alors simplement d’un individu qui ne comprend rien aux enfants. 

Mais, c’est justement parce que nous voulons que chacun reçoive le plus d’attention possible et progresse le mieux, qu’il faut s’opposer à la pédagogie différenciée. Celle-ci est l’un des éléments constitutifs du mouvement général qui veut une école individualisée ou personnalisée. Cela semble merveilleux : un programme taillé sur mesure, adapté parfaitement aux besoins et intérêts de chacun. Néanmoins, il s’agit de l’un des mythes les plus destructeurs dans l’éducation. Voici pourquoi. 

Premièrement, un simple calcul. Si un enseignant s’occupe d’un élève, il ne s’occupe pas des 29 autres dans la classe. Dans un cours de 60 minutes, chacun peut alors bénéficier de 2 minutes d’attention, et être laissé tout seul pendant les 58 autres minutes. Alors qu’en enseignement de classe, toute la classe est guidée par l’enseignant et reçoit un enseignement pendant les 60 minutes. Autrement dit, toute la classe reçoit bien plus d’enseignement que lors d’un enseignement individualisé. 

Une séance en classe entière bien conçue anticipe toutes les questions susceptibles d’être posées par tous. Comparons ceci avec la situation dans laquelle l’enseignant se déplace dans la salle de classe répondant à la même question des douzaines de fois, à la demande de chacun. Alors que vous répondez aux questions individuelles, le reste des élèves est inoccupé car ils attendent pour avoir eux aussi leur réponse individuelle. Ou alors, ils cessent d’attendre et s’occupent autrement. 

Puis il y a la question de la progression. L’apprentissage personnalisé est intrinsèquement incohérent. Si vous voulez enseigner un programme cohérent, il faut procéder de manière systématique, selon une progression spécifique, afin de construire des savoirs cumulatifs année après année. Si chacun a un programme personnalisé taillé sur mesure selon ses besoins et intérêts, alors il est impossible de procéder ainsi. Un programme cohérent aide chacun à progresser de plusieurs manières. Concentrons-nous par exemple sur l’apprentissage du vocabulaire. 

Le vocabulaire s’apprend mieux en immersion. Quand toute la classe étudie un sujet sur une certaine période, tous les élèves sont exposés fréquemment aux mots nouveaux dans des contextes significatifs. Ainsi, ils commencent à percevoir les multiples sens des mots. Les divers sens d’un mot ne peuvent pas s’acquérir par une définition trouvée dans une liste de mots ou dans le dictionnaire. Chaque professeur d’anglais a eu connaissance de résultats cocasses quand les élève essaient d’utiliser un mot trouvé dans le dictionnaire. L’utilisation est rarement appropriée parce qu’ils n’ont pas la compréhension des connotations et des façons de l’employer. 

Un programme enseigné à toute la classe, au cours duquel tous les élèves écoutent les explications, lisent les documents ensemble et dans lequel chacun est engagé dans une pratique orale bien conçue, des discussions de classe, une pratique écrite et exercices de contrôle, sera très profitable à toute la classe, mais surtout aux élèves les plus faibles. Au début, ils ont un vocabulaire pauvre. Mais en les exposant régulièrement à un vocabulaire nouveau dans des contextes significatifs, ils seront capables de rattraper leurs camarades moins en difficulté.  Cela se passe ainsi quand on enseigne à toute la classe un programme cohérent. Cela se passe si et seulement si les mythes néfastes de la pédagogie différenciée ont été dissipés. 

La différenciation empêche l’enseignant de travailler efficacement avec toute la classe. Ainsi cela nuit à tous, mais les premières victimes sont justement ceux à qui cela est supposé servir. Les élèves en difficulté sont ceux qui ont le plus besoin d’un enseignement cohérent, et cela est rendu impossible par les approches pédagogiques individualisées.



vendredi 25 novembre 2016

L'esprit critique déserte les écoles



Une étude récente, menée par l’université de Stanford, montre que la majorité des collégiens américains est incapable d’esprit critique en matière d’articles d’information et prend pour argent comptant tout écrit, y compris des articles sponsorisés. Les jeunes sont particulièrement crédules lorsque les informations s’accompagnent de supports visuels. Si cela n’est guère surprenant quand on a l’habitude de fréquenter des élèves, on ne manquera pas de noter que ces élèves crédules ont été formés via des méthodes pédagogiques censées développer l’esprit critique des jeunes ; c’était là une vertu cardinale revendiquée haut et clair. 

En même temps qu’un allègement régulier des contenus des programmes s’opérait, on insistait donc sur des procédures permettant d’acquérir l’esprit critique. Par exemple, apprendre à questionner un document : qui l’a écrit ? dans quel but ? dans quelles circonstances ? pour qui ? qui était l'auteur ? Apprendre à croiser avec d’autres textes traitant du même sujet. Toutes procédures utilisables dans de multiples domaines. Ces procédures sont certes utiles mais il leur manque un élément essentiel : la culture qui doit obligatoirement les accompagner. Pour savoir si un texte est destiné à vous manipuler ou à vous berner, il est indispensable d’en savoir un minimum sur le sujet. Seul un certain niveau de connaissances permettra une lecture critique. Bien sûr, nous ne pourrons jamais être des experts universels ; mais il y a un minimum requis si nous ne voulons pas que les futurs adultes deviennent des cibles faciles pour les  multiples formes d’endoctrinement qui existent aujourd’hui.

Le problème avec cette approche est qu’elle se trouve en opposition complète avec la pensée pédagogique dominante pour qui l’instruction passe en second plan. E.D. Hirsch a longuement écrit sur la question et expliqué l’importance capitale de l’arrière-plan culturel dans le processus éducatif. Il a par exemple beaucoup insisté sur l’inutilité d’obliger les élèves à utiliser des stratégies de compréhension (qui, quand, quoi…) si ces mêmes élèves n’ont pas un minimum de culture correspondant au thème du texte étudié. Il appelle cela le formalisme, il s’agit de faire passer en premier les outils mentaux et de négliger les contenus culturels. Les stratégies de compréhension sont utiles mais si et seulement si elles s’accompagnent de la culture nécessaire. 

Malheureusement, à l’heure actuelle, l’acquisition durable de connaissances culturelles est le parent pauvre des programmes d’enseignement. Elles ont peu à peu disparu des ambitions éducatives au profit de processus de substitution qui en soi, n’ont aucun sens. Donnons un exemple : demander de rédiger un commentaire historique de l’Édit de Nantes à quelqu’un qui maîtrise parfaitement la méthodologie de cet exercice mais qui ignore tout et de cette loi et de la situation politique et religieuse de l’époque.Il en sera totalement incapable. 

Tant que l’on s’entêtera à mépriser les contenus culturels au profit de savoir-être et de savoir-faire, qui ne sont que des coquilles vides s’ils ne sont pas accompagnés de connaissances, les choses ne changeront pas. On sait aujourd’hui qu’Internet est partout, et qu’il véhicule des milliards d’informations ; que le meilleur y côtoie le pire. Et que le pire y excelle, se développant sur la crédulité des gens.  Face à cela, il devient urgent de donner aux citoyens de demain les moyens de distinguer le bon grain de l’ivraie. Cela passe par l’acquisition d’un bagage culturel. Et par conséquent  d'une véritable réforme des buts et ambitions de l’École.

Voir aussi D.Willingham La pensée critique